SUISSE ROMANDE (LITTÉRATURE)


SUISSE ROMANDE (LITTÉRATURE)
SUISSE ROMANDE (LITTÉRATURE)

Lorsque nous ouvrons les livres des écrivains de la Suisse romande, gardons en mémoire deux faits. Le premier vaut aussi pour la Wallonie et le Québec. Le français est la langue des Romands, la seule, à part quelques patois de fonds de vallées. Tous les auteurs français, y compris les Suisses tels Rousseau, Constant, Madame de Staël ou Cendrars que la France s’est adjugés, sont aussi leurs auteurs. La culture française leur est consubstantielle. Seulement, il y a le second fait, qui peut troubler un Français de France: la Suisse est une alliance de petits pays. Même dans le périmètre francophone, où vit un peu plus d’un million d’habitants, la diversité étonne. L’éparpillement et souvent la solitude des créateurs peuvent donner une trompeuse impression de pauvreté. En vérité, une attitude non française, et qu’on ne qualifiera pas trop vite d’helvétique, car nous la retrouvons en Italie, amène de grands écrivains à se persuader qu’ils parviendront à s’accomplir en demeurant au lieu des origines.

Climat littéraire des six pays et républiques de la Suisse romande

Chez ces enfants de Rousseau, on n’échappe pas aux paysages et aux climats. Le Valais, méridional et alpestre, fortement tenu par la tradition catholique, a porté un très beau Moyen Âge paysan jusqu’au XXe siècle. La littérature, distincte du discours ecclésiastique et de la chronique, y est apparue avec Maurice Zermatten (né en 1910) qui, dès 1936, a cherché à se dégager des écrits de terroir par une œuvre romanesque ambitieuse, abondante. Mais il appartint à un couple d’écrivains d’atteindre à une réelle modernité, incarnant avec une force sans précédent la liberté créatrice et la percée lyrique: Corinna Bille (1912-1979) partit du monde paysan avec son roman Théoda (1945) pour devenir l’un des maîtres européens de la nouvelle. Maurice Chappaz (né en 1916) a trouvé son premier souffle dans le Testament du Haut-Rhône (1953), en disant adieu à la vieille civilisation montagnarde. Puis ce poète de la vigueur, de l’invention verbale et de la goutte d’infini a empoigné la trique et, surgissant entre Dieu et le Diable dans Le Match Valais-Judée (1968), a bâtonné les hôteliers abusifs.

Genève, à l’opposé, est une république qui se résume à une ville et, depuis Calvin que la Suisse s’est attribué, elle est la Rome réformée. On notera, pour en mesurer les conséquences dans le langage et la littérature, que Genève, comme Lausanne, possède depuis le XVIe siècle cette rareté: une haute école protestante de langue française. Les amitiés y sont volontiers anglo-saxonnes, les lectures allemandes, bref, l’ouverture est naturelle sur le monde, Jean Starobinski, Georges Haldas ou Nicolas Bouvier en témoignent.

Fribourg, nouveau contraste, se signale par une université papiste à côté du tohu-bohu d’une basse ville populaire qu’aimait et décrivait un pratiquant capricant, Charles-Albert Cingria (1883-1954). Fribourg a l’originalité d’être à cheval sur la frontière des langues. Liée depuis le Moyen Âge à la Suisse allemande des cantons primitifs, elle a cru viscéralement aux vertus des brandisseurs de hallebarde et de goupillon, et, littérairement, ces nobles sentiments ont fleuri avec une fraîcheur surprenante dans l’œuvre de Gonzague de Reynold (1880-1970). L’expérience de sa terre, qu’il appellera la Nuithonie, inspirera ses grands portraits historiques de l’Europe.

Neuchâtel propose d’autres écrivains à particule et aux appétits européens, mais ils sont ici protestants et se rapprochent de Genève. Ainsi Guy de Pourtalès (1881-1941), le romancier de La Pêche miraculeuse (1937), le biographe inspiré des grands musiciens. Ainsi Denis de Rougemont (1906-1985), l’essayiste de L’Amour et l’Occident (1939), qui tint son Journal au fil des moments majeurs du XXe siècle et combat, en écrivain, pour une Europe désaveuglée et revenue, selon sa plus forte tradition, à une politique des régions. Contre l’État-nation, dit-il, l’homme réconcilié avec sa culture et avec la nature retrouvera sa liberté. Si l’on gagne en revanche les montagnes à « joux » noires, le climat, sans que l’on quitte le canton de Neuchâtel, change du tout au tout. Dans La Chaux-de-Fonds des horlogers et des bûcherons fleurissent les sectes, les bricoleurs philosophes, les ambitions trimardeuses, les idées décapantes; c’est le pays de Le Corbusier et de Blaise Cendrars (1887-1961), né Sauser-Hall.

Par décision du Congrès de Vienne, le Jura, qui dépendait de l’évêché de Bâle, s’est retrouvé, un beau jour, bernois; pendant plus d’un siècle et demi, il aspira à ne plus l’être. Les écrivains ont souffert de la domination alémanique, et les premières œuvres proprement littéraires (si l’on excepte les écrits des historiens ou les fresques helvétiques de Virgile Rossel, auteur d’un Code civil et d’une histoire de la littérature romande) frappent par un air de déréliction, jusque dans les poèmes les plus nets: Werner Renfer (1898-1936), par exemple, écrivain racé, fut un journaliste isolé dans le vallon de Saint-Imier. On peut l’associer, pour les poignantes modulations en gris, à Jean-Pierre Monnier (né en 1920), le romancier de La Clarté de la nuit (1956); mais sans doute le long hiver des forêts, plus que la politique, a inspiré l’art de la voix estompée et de la justesse suggérée. C’est surtout dans les districts septentrionaux du Jura, devenus un nouveau canton suisse en 1978, que l’alacrité du combat séparatiste a changé le rythme de l’écriture. Le lyrisme, avec Jean Cuttat (né en 1916), s’est débondé en chansons, en épigrammes. Il fut volontiers oral et résistant. Les foules ont récité Alexandre Voisard (né en 1930) et son Ode au pays qui ne veut pas mourir (1967). Sa tendresse combative et la fraîcheur inventive de sa langue ont élevé bien au-dessus des écrits de circonstances, fussent-elles historiques, ses poèmes d’amoureux et ses récits féeriques ou cocasses.

La poésie est d’une nature bien différente dans le canton de Vaud. Vaste et ouvert, celui-ci occupe avec ampleur le centre de l’espace romand. Il est réformé et fut paysan, ou vigneron sur les coteaux qui dominent les lacs. Il ne faut pas croire que le mot paysan soit ici une insulte. Il y a une lenteur, une assise, un goût des nourritures, une finesse, un mépris des derniers bateaux qui ont donné son corps à l’œuvre de Ramuz (1878-1947), faux paysan, puisqu’il était fils de commerçants lausannois. Prenons garde, cependant, de ne pas tomber dans le panneau du terroir. Il ne s’agit pas ici de littérature régionale. Chez Gustave Roud (1897-1976), le poète le plus pur de la lignée, le Petit Traité de la marche en plaine (1932) ou Campagne perdue (1972) sont des interrogations du paysage, des oiseaux, des arbres, suspendues à l’attente d’une révélation absolue. Roud est un mystique sur le chemin poudreux. Edmond-Henri Crisinel (1897-1948), avant de succomber à ses démons, livre le récit de sa rencontre avec la folie. L’ascèse fine du langage donnera chez Philippe Jaccottet (né en 1925), ami de Roud, l’école de la transparence; elle s’inspire des romantiques allemands et s’exprime dans La Promenade sous les arbres (1957) ou dans une œuvre qui appartient à la grande poésie française de notre temps (L’Ignorant , 1958; Airs , 1967). Jaccottet ne traduit pas seulement Hölderlin et Rilke, mais donne à la France l’œuvre de Robert Musil.

On peut aussi être Bourguignon. Mais on dira Burgonde, en souvenir de vieilles allégeances transjuranes. Il y a de la verve, de la truculence, de la drôlerie chez Paul Budry (1883-1949) qui prend parti pour Charles le Téméraire contre les bandes suisses, dans Le Hardi chez les Vaudois (1928). Il y a du rire, entre les coups de gueule et le noir, dans le Portrait des Vaudois (1969) de Jacques Chessex (né en 1934) et dans son Carabas (1971), où il célèbre, dans une fulguration baroque, la liberté des tendresses et des chahuts.

Enfants de Calvin et de Rousseau

Traçons encore quelques filières morales. Une singularité, chez ces francophones, est donc le calvinisme majoritaire. Comment son influence s’est-elle exercée en littérature depuis le XVIe siècle?

Les intellectuels, plus souvent magisters et pasteurs que poètes aux mains nues, vont pratiquer jusqu’à l’obsession l’examen de conscience. Rien, ici, qui ait favorisé un art de cour, les plaisirs de société, une littérature épique. Beaucoup de gravité. La première littérature fut celle des prédicateurs. Mais remarquons, dans les écrits du réformateur Pierre Viret (1511-1571), un désir de mettre la religion à la portée du peuple par les exemples, d’où une humanité, un certain bonheur narratif.

La rigueur, le tranchant de Calvin s’émousseront et tourneront en pesante vertu. L’héritage demeure. La libre quête de la vérité, au fond de soi, s’exalte au siècle des promeneurs et des botanistes. Voici, sublime, l’autre maître, le citoyen de Genève, Rousseau. Plus que ses idées, nous rappellerons ici une vibration sensible, une musique. Les écrivains qui vont pratiquer à son exemple la rêverie solitaire et la plongée dans le mystère intérieur s’éloignent dès lors des écoles, des Églises officielles. Alexandre Vinet (1797-1847), professeur austère et droit, entraînera ses lecteurs hors de l’Église réformée d’État, vers une « Église libre ». Il fut un critique littéraire éminent, un polémiste par sens du devoir, un maître à penser pour des générations de chrétiens. Avant de voir comment Ramuz et l’équipe des Cahiers vaudois se débarrassèrent de son poids, rendons hommage à l’essayiste dont certaines formules sont indélébiles sur les fronts réformés: « Quand tous les périls seraient dans la liberté, toute la tranquillité dans la servitude, je préférerais encore la liberté; car la liberté c’est la vie, et la servitude c’est la mort. »

Impossible d’exagérer l’influence de la Réforme en Suisse romande. Elle a mis sa marque sur le langage. L’école, présente dans le moindre village protestant dès le XVIIe siècle, avait pour fonction d’enseigner à lire la Bible. Telle fut bien la littérature dont s’est alimentée la population durant plusieurs centaines d’années.

Distinguons donc deux courants. D’une part l’examen de conscience, jusqu’à la macération, et le prêche jusqu’au ronron, avec le drame, là-dessous, du remords qui taraude et de la punition qui menace. Ici, un écrivain exemplaire, Henri-Frédéric Amiel (1821-1881), hors de toute religion bien définie, qui, par un interminable journal, plonge dans son monde intime et découvre, avec les affres du doute, les tréfonds où, bien plus tard, la psychanalyse le rejoindra.

Mais, non moins protestante, il y a l’autre ligne, plus drue, narrative et célébrante, plus biblique que prêcheuse, qui aboutit en 1908 au dramaturge René Morax (1873-1963) et à son Théâtre du Jorat. Ce bâtiment de bois fut élevé en pleine campagne vaudoise. Quand Morax, après la Grande Guerre, y représenta avec une troupe du cru l’histoire du Roi David (1921), quel compositeur avait-il choisi pour la partie musicale? Arthur Honegger, recommandé par Ernest Ansermet. Peu avant, autour d’une bouteille de blanc, Stravinski traçait avec Ramuz le scénario de L’Histoire du soldat . Telle est l’ambiance.

Pourquoi le théâtre est-il accompagné de chants? La Réforme habitue les Romands depuis quatre siècles à s’exprimer par les psaumes – ceux de Théodore de Bèze, par exemple, ami genevois de Marot. Les danses, pour raison de moralité, étaient mal vues, mais les chœurs allaient devenir l’art le plus populaire, lié, au cours du XIXe siècle, à la montée de l’« helvétisme ».

Les « Cahiers vaudois » libèrent le langage

Il convient de ressaisir ce mouvement « helvétique », cette communion entre Alémaniques, Romands et Tessinois, au moment où il avait épuisé ses vertus politiques et s’achevait dans les discours. Le creux. Des écrivains patriotes décidèrent de réagir contre l’abâtardissement du langage et des sentiments. Ils voulaient donner un tour nouveau, crâne et vif, aux études historiques, à la pensée politique et à la littérature. Qu’était devenue celle-ci pendant le XIXe siècle, les moralistes mis à part? Quelques poètes, qui meurent tôt. Quelques romanciers estimables. Citons Édouard Rod (1857-1910), l’un des premiers à découvrir le talent de Ramuz, dont l’œuvre allait écraser la sienne. À Lausanne, il y avait eu Juste Olivier (1807-1876). L’ami de Sainte-Beuve, le Michelet lémanique, continue à émouvoir non par ses maladresses de poète, mais par la justesse du sentiment qui lui fit écrire Le Canton de Vaud (1837-1841). Écrivain, il éprouva la nécessité de rendre à lui-même, par un ample portrait, ce pays longtemps soumis aux Bernois. Il l’aimait comme une « jeune fille indolente et belle ».

Cette littérature assez languissante avait tenté de s’élever sur le mode alpestre. Eugène Rambert (1830-1886) fut un polygraphe patriote, mais aussi l’homme des chants montagnards, qu’on entonne encore. Rodolphe Töpffer (1799-1846) avait davantage d’humour. Il inventa la bande dessinée et n’a pas vieilli.

En 1904, Robert de Traz (1884-1951) et Gonzague de Reynold changent donc le ton. Ils fondent La Voile latine , une revue qui paraît à Genève et publie les poèmes d’Henry Spiess (1876-1940). Ils entreprennent sans médiocrité, et même avec une certaine cambrure maurrassienne, la redécouverte des « valeurs » de la vieille Suisse qui fut longtemps, il faut s’en souvenir, activement monacale, bretteuse avec panache, baroque magnifiquement; les revues qui puisent à cette veine vont se succéder. L’oxygène vient aux poumons. Mais Ramuz, que ce renouveau réjouit, plisse maintenant son œil douteur. Cette Helvétie quelque peu enflée, il s’en méfie. Il n’est aristocrate ni de Fribourg ni de Genève. Il dit: « Je suis vaudois. » Il accomplit le premier pas d’une démarche d’artiste. Il pose son pied, ferme, sur la terre qu’il va décrire. Son audace enfante une littérature vraie, débarrassée des prêches, du didactisme et des soucis de politique prétendument nationale.

Ramuz misa sa vie sur son langage; tel fut l’acte cardinal. Envers et contre la France, envers et contre les Suisses, et carrément contre la bourgeoisie romande qui avait appris à l’école un « bon français » cave et décoloré, Ramuz disait la vigne, le lac, la montagne, mais surtout le tragique et l’imaginaire, par petites touches lentes, matérielles, comme peignait Cézanne, qu’il admirait. Autour de lui, une grande équipe féconde – Cingria qui, malgré son érudition, déroute les professeurs par la parfaite liberté de ses pas; Paul Budry (1883-1949), tout de justesse juteuse; Edmond Gilliard (1875-1969), préoccupé des mots jusqu’à l’idolâtrie. Ils ont leur revue, qui publie des œuvres entières: les Cahiers vaudois . Le premier numéro, en 1914, est un essai de Ramuz, Raison d’être . Une nouvelle génération de poètes tout aussi grands sera accueillie, entraînée; voici Pierre-Louis Matthey (1893-1970), au langage de feu, voici Roud. Ils se multiplient, les écrivains affranchis de la pesanteur sermonneuse. Le pays accueille les hommes d’ailleurs. Les organisations internationales de Genève sont, par exemple, un sujet fertile jusque dans le grotesque, qui inspirera de fortes pages à un Juif grec de la ville, Albert Cohen (1895-1981), pétillant de vie et d’esprit.

Avec ou sans Ramuz, la littérature romande du XXe siècle est devenue polyphonique avec Jacques Chenevière (1886-1976), sensible aux charmes des milieux de grande bourgeoisie, ou Jacques Mercanton (né en 1910), l’ami de Joyce (Les Heures de James Joyce , 1963), chez qui l’Europe de la culture et la mélancolie du Danube rayonnent d’un dernier éclat; sa Maria Lach, de L’Été des Sept-Dormants (1974), est l’une des plus grandes figures romanesques des lettres romandes.

La variété des tons est frappante jusque dans la génération des romanciers nés après la Seconde Guerre mondiale. Étienne Barilier (né en 1947) jette un regard d’intellectuel sur l’Europe des arts, c elle qui s’épanouit de l’Allemagne à Rome et qui étouffe à Prague, tandis que Jean-Marc Lovay (né en 1948), après des vagabondages planétaires, crée un monde imaginaire puissant, étrange, à mi-chemin entre Kafka et le Tibet.

Dans le domaine de la critique littéraire, citons les noms d’Albert Béguin (1901-1957), de Marcel Raymond (1897-1981) et de Jean Starobinski (né en 1920) qui, avec Jean Rousset (né en 1910), ont fait la réputation de l’école de Genève, et ceux de Georges Nicole (1898-1959), de Pierre-Olivier Walzer (né en 1915) ou de Georges Anex (né en 1916).

Voix de femmes

Le XXe siècle a vu s’épanouir en Suisse romande une littérature de femmes écrivains dont l’invention stylistique, l’élan lyrique et l’originalité furent singulièrement féconds. Monique Saint-Hélier (1895-1955) transfigure avec la puissance d’un poète dru son enfance à La Chaux-de-Fonds. Catherine Colomb (1899-1965), portée par l’exemple de Virginia Woolf et comme libérée par elle d’une gravité masculine propre au climat romand, vaticine sur la fin des grandes familles de la Côte lémanique; brisant tout ordre chronologique bien avant que ce soit la mode, son œuvre marque l’avènement, en Suisse française, du temps intérieur. Alice Rivaz (née en 1901), qui connaît d’expérience les ruches où travaillent les femmes et la solitude de leurs appartements exigus, a parlé en pionnier de leur condition, mais d’une langue si sûre et si délicate, touchant à une psychologie si profonde, qu’avec Comptez vos jours (1966) et Jette ton pain (1978) elle a pris rang parmi les meilleurs romanciers du siècle. Il faut citer encore ici Corinna Bille chez qui une nature primitive passionnément aimée n’a cessé de se mêler au rêve en des récits tragiques et frais. Ces quatre noms dominent, mais la voie était ouverte à d’autres œuvres, celle d’Anne Cuneo (née en 1936), par exemple, racontant sans fard sa vie de petite immigrée italienne et l’avènement de son autonomie de femme par le surréalisme et l’engagement politique. Ou Anne-Lise Grobéty (née en 1949), qui a trouvé, dans Pour mourir en février (1970) ou Zéro positif (1975), le ton où une génération nouvelle s’est reconnue.

Des rapports nouveaux avec la France

Ainsi la littérature romande parvint, au cours de ce siècle, à vaincre l’isolement sans renoncer à l’intériorité qui lui est si chère. Au cap des années 1970, elle participa à l’aventure de la décolonisation culturelle qui institua un nouvel équilibre entre Paris et ces provinciaux qui n’en sont pas, les francophones. Elle n’avait pas craint de prendre assise non seulement chez Ramuz, mais dans les œuvres d’écrivains que la France n’a guère ou n’a pas du tout reconnus: Cingria, Catherine Colomb, Roud. Revendiquant sa place dans les lettres françaises, la littérature romande n’en a pas moins affirmé son indépendance effervescente et sa place propre dans le concert de la création européenne. Cette attitude reçut un fraternel aval de Paris quand l’académie Goncourt vint à Lausanne donner son prix 1973 à Jacques Chessex pour L’Ogre et couronna Corinna Bille pour les nouvelles de La Demoiselle sauvage en 1975. Entre-temps, pour Le Voyage à l’étranger , Georges Borgeaud (né en 1914) avait reçu le prix Fémina.

Paradoxes et fécondités

« Enfants de Calvin et de Rousseau », les écrivains de Suisse romande? Peut-être, mais non parce qu’ils reproduiraient certains traits moraux et certaines obsessions thématiques, mais parce qu’ils seraient irréductibles aux injonctions et aux courants qui enferment trop volontiers les œuvres dans des procédures créatrices, psychologiques ou linguistiques. Ainsi, la fameuse solitude de l’écrivain romand n’est-elle pas une condamnation, mais un fait partagé par les créateurs qui n’offrent pas de prise à la complicité des institutions, qu’elles soient universitaires ou médiatiques. Solitaires à Paris, en province ou en Suisse romande, une fois certaines inflexions prises, des œuvres se poursuivent et se renouvellent; régulières, comme celles de Philippe Jaccottet (À travers un verger , 1984; Après beaucoup d’années , 1994), ou, plus imprévisibles, comme celles de Georges Borgeaud (né en 1914, Le Préau , 1952; La Vaisselle des évêques , 1959; Le Voyage à l’étranger , 1974), Nicolas Bouvier (né en 1929; L’Usage du monde , 1963; Chronique japonaise , 1975; Le Poisson-Scorpion , 1981), Yves Velan (né en 1925; Je , 1959; La Statue de Condillac retouchée , 1973; Soft Goulag , 1977), Jean-Marc Lovay (Les Régions céréalières , 1976; Le Baluchon maudit , 1979; Polenta , 1980), elles proposent sans rien imposer: à l’encontre de la saturation monumentale d’un Haldas (né en 1917; Sans feu ni lieu , 1968; Chroniques de la rue Saint-Ours , 1973; Un grain de blé dans l’eau profonde , 1982), ces œuvres cheminent sans bruit et sont entendues.

Ce qui caractérise sans les réunir des écrivains plus jeunes serait une forme d’indifférence joyeuse, et donc responsable, à l’égard de toutes les mémoires: leur langage revient toujours au début, comme à l’origine du monde, de la langue et de soi. Leur tonalité romanesque peut être très variée: grave avec Claude Delarue ou Catherine Saffonof (Comme avant Galilée , 1994); enjouée et sérieuse avec Jean-Luc Benoziglio (Quelqu’un bis est mort , 1972; L’Écrivain fantôme , 1978; Tableaux d’une ex , 1989), Amélie Plume ou François Conod (Ni les ailes ni le bec , 1987); plus neutre avec Rose-Marie Pagnard, Marie-Claire Dewarrat ou François Debluë (Troubles fêtes , 1989).

Orientées par « l’attrait du dehors », les œuvres des poètes Pierre Chappuis (Éboulis , 1984; La Preuve par le vide , 1992), Pierre-Alain Tâche, Frédéric Wandelère, Pierre Voélin (Sur la mort brève , 1986), Sylviane Dupuis ou J.-F. Tappy (Pierre à feu , 1987) ne tiennent pas le monde pour le double de quelque idéalité dont se nourrirait la nostalgie humaine. Leur poésie n’a pas de fonction rédemptrice ou rémunératrice; elle évoque moins une interrogation métaphysique du monde qu’elle n’accueille les choses venant se ranger à l’ombre des mots.

Les contrées imaginaires de Claude Darbellay (L’Île , 1987; La Cité , 1991) l’expriment à leur façon: libéré du souci de représenter, aucun mot de la langue ne veut cependant rien dire; l’univers qui s’élabore en elle est un protocole d’accord, une manière qu’aurait le monde de prendre appui sur le langage pour se penser autrement, et critiquer les discours qui voudraient le contenir: n’est-ce pas la leçon de Calvin et de Rousseau?

Pour émaner d’un pays, une identité littéraire n’est pas nécessairement unitaire ou homogène; elle peut aussi être pensée et vécue comme une mosaïque ou une suite de moments mutuellement contradictoires, et parfois incompatibles.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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